Interview d’Amélie Nothomb le 17 février 03


Kunveno -
Si l’on vous pose la question « D’où venez-vous ? », que répondez-vous ?

Amélie Nothomb - De la planète Terre ! Cela vous va comme réponse ?

 

K - Oui, c’est ce qui vous va qui me va !

Avez-vous l’impression que les gens comprennent ce que c’est d’avoir vécu dans différents pays, de ne pas appartenir à un seul endroit ?

AN - Pas tellement. Les gens y voient soit un formidable avantage, soit un formidable désavantage, mais ils ne voient pas tellement le côté déstabilisant que cela peut avoir. Ils ont raison d’y voir un côté enrichissant, parce que en effet ça l’est, mais ils ne voient pas le côté éclaté et chaotique que cela peut donner à une vie. Je pense qu’il faut l’avoir vécu pour le comprendre.

 

K - Parlez-vous volontiers de vos différentes expériences, ou gardez-vous pour vous ce que vous avez vécu et ressenti ?

AN - Je dirais qu’il y a les deux. Il y a certaines expériences qui me viennent facilement aux lèvres, et d’autres non. Pour certaines il faut du temps pour qu’elles fassent leur chemin. Il y en a aussi dont on a envie de ne jamais les partager. Ça doit être la même chose pour les gens qui n’ont pas fait l’expérience de l’expatriation. Ce sont les souvenirs. Mais disons que pour les choses que je garde pour moi et qui ont trait spécifiquement à tous ces déracinements successifs, je tais ce qui pourrait faire encore plus désordonné que la réalité.

 

K - C’est à dire ?

AN - Les allers et venues, les continuels sauts de puce. J’essaye d’unifier mes voyages, de dire « de telle année à telle année c’était tel pays ». Et de ne pas dire « oui, mais quand j’étais là j’ai fait un saut de puce au Népal et un autre saut de puce en Inde ». Je préfère dire que j’ai passé trois ans au Bengladesh. C’est déjà tellement compliqué dans ma tête que si en plus je devais dire tous les détails des sauts de puce, j’ai l’impression que ce serait encore plus un fouillis.

Oui, et puis que les gens comprendraient encore moins

Voilà.

 

K - Comment a évolué votre relation à vos origines au cours du temps ? Et aujourd’hui, qu’en est-il ?

AN - Jusqu’à l’âge de 17 ans je savais que j’étais belge et je savais que je ne savais pas ce que ça voulait dire. A 17 ans j’ai découvert la Belgique, mon pays - l’Europe par la même occasion – et j’ai commencé par la détester, par me sentir complètement rejetée et par ne me sentir aucun lien avec ce nouveau pays, ce nouveau continent. C’est un état qui a bien duré deux ans. Et puis, peu à peu j’ai fait mon trou. Ça ne m’a pas empêchée de retourner au Japon après, en disant que le Japon était mon pays et que la Belgique n’était pas mon pays. Mais, je suis retournée au Japon, j’ai vécu l’expérience que je raconte dans Stupeur et tremblements, un désastre professionnel, et je me suis rendue compte que sommes toutes, je n’étais pas japonaise non plus. Alors je dirais que par défaut j’ai fini par accepter que j’étais belge, ce qui convient bien comme identité par défaut. Aujourd’hui je conviens de dire sans aucune amertume que je suis belge, ce qui ne veut pas dire grand chose mais qui est une bonne identité par défaut.

 

K - Avec vos grands-parents, votre famille, avez-vous gardé des contacts pendant que vous étiez à l’étranger ?

AN - Avec mes grands-parents, un contact épistolaire, mais c’était tout.

 

K - Oui, donc c’est une appartenance belge de facilité, mais sans sentiment d’appartenance particulier. Comment vos parents vous ont-ils parlé du fait que vous ne grandissiez pas dans le pays duquel ils venaient ?

AN - Comment mes parents m’en parlaient-ils ? Ils disaient « Voilà nous sommes diplomates, tu es fille de diplomate, considère ça comme un privilège ». Ce qui n’est pas faux, c’est génial aussi de grandir à l’étranger.

 

K - Parliez-vous de ce que vous ressentiez au fur et à mesure de vos expatriations successives ?

AN - Oui, bien sûr, mes parents eux-mêmes en parlaient, on parlait de nos nostalgies successives, du temps qu’il nous fallait pour nous sentir bien quelque part

 

K - Pour en revenir à la question précédente, dans Sabotage amoureux vous dites que vous ne saviez pas ce que faisait votre père. Est-ce que c’est venu tard le fait qu’ils vous en ont parlé ?

AN - Je devais avoir huit ans quand j’ai commencé à comprendre ce que faisait mon père. C’est normal, ce n’est pas très simple de comprendre le métier de diplomate. C’est déjà très difficile de comprendre que les adultes soient dans des bureaux, qu’est-ce qu’ils font au juste dans des bureaux ? Mais ils étaient tout à fait prêts à m’en parler, ce n’était pas ça le problème.

 

K - Vous avez eu le sentiment que vos parents vous ont toujours soutenue, qu’ils ont été un vrai soutien dans…

AN - Oui, je crois qu’ils ont été très bien.

 

K - Certains médecins considèrent l’anorexie comme une réaction à une perte de maîtrise. Or une des caractéristiques des enfants expatriés est justement la perte de maîtrise de leur environnement. Existe-t-il pour vous une corrélation entre l’anorexie que vous avez vécue lors de votre adolescence et l’enfance mouvementée que vous avez eue, le besoin de s’ancrer et de maîtriser quelque chose de tangible ?

AN - Ça, c’est votre question qui m’y fait penser, parce que je n’y aurais jamais songé. Mais ce n’est peut-être pas faux. Pour autant que j’ai compris quelque chose à mon anorexie, ce qui n’est pas sûr. C’est vrai qu’il y a une tentative de maîtrise extrême dans l’anorexie, ça c’est sûr, donc c’était peut-être ça.

 

K - Avez-vous eu l’impression de n’appartenir nulle part ? Et maintenant ?

AN - Oui, j’ai eu cette impression, et je l’ai toujours. Mais ce n’est pas mal comme impression, parce que  pour être citoyenne du monde, c’est quand même ce qu’il y a de mieux.

 

K - En même temps, avec cette perte de repères on a parfois du mal à s’identifier, on rejoint toujours l’incompréhension des gens

AN - Oui, mais moi, ce que j’ai du mal à comprendre, ce sont les gens qui, justement, s’ancrent quelque part. C’est peut-être merveilleux, je n’en sais rien, mais j’ai du mal à comprendre.

 

K - Vous avez dit que l’annonce de votre départ du Japon a fait naître en vous à la fois extase et mort. Pouvez-vous nous en dire plus ?

AN - C’est à dire que ça a fait surtout  naître un sentiment de mort, et d’où la nécessité d’une extase. C’est à dire que comme j’ai compris que ce pays ne serait pas éternel pour moi, j’ai encore eu besoin d’intensifier d’avantage le moment que j’y passais, qui était ce moment sacré de la petite enfance. Donc que ces quelques années que j’allais encore passer au Japon, que ce soit vraiment un sacre.

 

K - Ça a été le cas pour le Japon, mais est-ce que ça a défini votre façon de voir les choses pour tout le futur ?

AN - Oui. Y compris mes rapports aux êtres humains, car très vite j’ai remarqué que les être humains que je rencontrais, je les rencontrais pour peu de temps. Donc s’il fallait que quelque chose m’arrive avec ces êtres humains, il fallait que ça ait lieu tout de suite. Et que ce soit grandiose tout de suite, mais avec aussi l’impression que ça allait se terminer le lendemain. Ce qui renforce bien sûr l’impression grandiose.

 

K - Maintenant que vous êtes en Belgique, plus ou moins stabilisée – si vous bougez encore, ce n’est plus de façon aussi longue –, est-ce que vous avez l’impression de maintenant pouvoir profiter un peu plus, ou êtes vous encore dans cet état d’esprit ?

AN - Je suis toujours dans cet état d’esprit. Parce que je me suis rendue compte, pour le peu d’expérience que j’ai eue de la sédentarité, que c’était vrai aussi pour les gens sédentaires. J’ai longtemps cru qu’on perdait les gens pour des raisons de nomadisme, depuis j’ai découvert qu’on perdait les gens aussi pour d’autres raisons.

 

K - Vous évoquez souvent vos premières années au Japon, l’importance qu’elles ont eue pour vous et l’ « apocalypse » qu’a représenté votre départ. En revanche, vous évoquez plus rarement les autres pays dans lesquels vous avez vécu. Quel rapport gardez vous avec vos expériences suivantes ?

AN - Il est clair que l’expérience japonaise a été la plus forte et la plus déterminante. Ça a été pour moi la première imprégnation, et je fais partie des gens dont la première imprégnation compte plus que les autres. Autrement dit la toute petite enfance. Mais il ne faut pas croire que les autres n’ont pas compté. La Chine a quand même compté, voir le Sabotage amoureux, Les États-Unis dont je n’ai jamais parlé ont beaucoup compté, tous les pays ont beaucoup compté, le Bengladesh, la Birmanie, le Laos … Même la Belgique ! Même la France ! Même la France, ce pays exotique.

 

K - Est-ce que vous ne l’avez pas encore beaucoup évoqué par ce que vous n’avez pas eu le temps de publier j’allais dire, ou est-ce parce que ce sont des expériences que vous avez envie de garder pour vous ?

AN - On ne sait jamais de quoi on va tomber enceinte ! Ça pourrait très bien… Parmi les nombreux livres non publiés qui sont dans mes tiroirs, il y en qui se passent au Bengladesh, il y en a qui se passent au Laos, d’autres qui se passent au Japon, donc vous voyez…

 

K - Est-ce que vos livres sont une manière d’exprimer ce que vous avez vécu, comme un exutoire ?

AN - Non, il est assez notoire que mes livres ne se passent pas souvent à l’étranger. Bien sûr on a beaucoup parlé de ceux qui se passent à l’étranger, mais l’immense majorité d’entre eux ne sont tout simplement pas situés. Donc il semblerait quand même que ce que j’ai le plus gardé de tous ces voyages, c’est quand même les être humains, ce qui correspond tout à fait à ma manière de voir les choses. Ce qui m’intéresse, c’est les êtres. Ces déplacements géographiques et ces déracinements ont plus influencé mon rapport aux êtres que mon rapport aux pays.

 

K - La question suivante vient logiquement : A la question « Où aimeriez-vous vivre ? » Vous avez répondu que « l’important n’est pas où mais avec qui ». Quelles sortes de personnes composent votre entourage ?

AN - On va être très vague, on va dire l’amour fou.

 

K - Mais est-ce que vous avez plutôt tendance à vous entourer de personnes qui ont aussi un profil international, interculturel ?

AN - Pas du tout, ça ne compte absolument pas. Je ne rejette absolument pas les gens qui auraient eu un parcours semblable au mien, mais je ne les recherche pas non plus.

 

K - Vous n’avez pas l’impression d’être mieux ou moins bien comprise selon le fait d’avoir vécu ou non à l’étranger.

AN - Non, j’ai l’impression que ça tient à d’autres choses que ça. Ça peut aider, bien sûr, mais pas forcément. Donc… J’ai peur de ne pas être très clair.

 

K - C’est jamais très clair, même pour soi. Je disais en intro que ce qu’on recherche, c’est des mots pour pouvoir dire ce qu’on ressent. C’est bien que

AN - Oui. J’ai plutôt l’impression que les gens qui ont eu un parcours à l’international, au contraire, j’ai assez peu de rapports avec eux. Pas du tout parce que je les rejette, mais parce que je me rends compte souvent qu’ils ont vécu l’étranger d’une façon totalement différente de moi. Ils le vivaient plus dans le style Club international. Ne croyez pas que je les critique. Mais moi, je n’ai jamais fréquenté ce genre de chose. Moi ce que j’ai plutôt retiré de cette vie, ça a été une solitude extraordinaire. Donc je dirais plutôt que les gens qui ont tendance à devenir mes amis, c’est plutôt des gens qui ont eu un parcours de solitaire.

 

K - Mais lors de vos différentes expériences, vous étiez généralement intégrés dans la population, ou vous restiez dans un milieu « diplomatique » ?

AN - Je n’étais dans aucun milieu. J’étais avec ma sœur, je parle ici à partir de mes onze ans, parce qu’avant il y avait l’école, donc c’était pas difficile d’être intégré quand il y a une école. Après, il n’y avait plus d’école, donc il n’y avait plus d’intégration, ni dans un milieu local parce que souvent la politique ou la langue nous en empêchait, -Bengladesh, Birmanie, Laos, c’étaient des pays troublés, que ce soit par la misère ou par la politique- Bien sûr que nous avions des contacts avec la population, mais il faut reconnaître que ce n’étaient pas des contacts simplifiés. Déjà qu’on parlait pas la même langue, mais en plus c’est pas facile de parler avec son voisin quand il crève de faim et qu’on crève pas de faim. C’est pas facile non plus de parler avec son voisin quand on est libre et que lui ne l’est pas. Il n’y avait aucune méfiance mutuelle, j’ai eu des amitiés là-bas, mais on était pas tout à fait de plain pied. Il n’y avait pas de barrières, mais il y avait cet écart que constitue la misère, ou l’absence de liberté. Ce qui fait que, en plus, comme moi j’étais prisonnière de mon adolescence et de mon anorexie, mes rapports humains, c’était ma sœur.

 

K - Vous avez dit dans une interview que votre sœur est toujours anorexique. Est-ce que je peux me permettre de vous demander pourquoi vous pensez que vous vous en êtes sortie et pas elle ?

AN - Je crois que si j’en suis sortie, c’est tout simplement que mon anorexie était beaucoup plus forte, donc si j’avais continué à être anorexique je serais morte.

 

K - Ça vous a fait réagir en sorte. C’est difficile de comprendre l’anorexie

Recherchez-vous la diversité dans vos rencontres, activités etc ?

AN - Dans mes activités, sûrement pas. Au contraire. Je pense justement  que cet éclatement que j’ai continuellement vécu a fait de moi plutôt une monomaniaque. Plutôt peu de gens, plutôt peu d’activités, mais extrêmement concentré. Des relations passionnelles, peu mais passionnelles, et des activités totalement obsessionnelles. L’écriture, bien sûr.

 

K - Et hormis l’écriture ?

AN - Y a rien.

 

K - Ça vous a pris à 17 ans, à votre arrivée en Belgique.

AN - Oui, étonnant

 

K - Et vous savez pourquoi ?

AN - Non, moi je subis tout ça vous savez.

 

K - Vous venez de dire que vous subissez. Est ce que justement vous avez l’impression d’avoir subi les déménagements successifs et

AN - J’ai toujours eu une impression de passivité absolue à travers tout. Tout. Je donne peut-être l’impression d’un être volontaire en ce que j’écris des livres et que je choisis de les publier, mais à moi, je me donne une impression de passivité folle. Même mes livres, je ne choisis pas de les écrire. J’en tombe enceinte, et je n’ai pas trouvé de moyen contraceptif, donc il faut bien que j’accouche. Donc, c’est terrible, parce que j’ai l’impression de ne jamais choisir.

 

K - Mais là par exemple, vous avez décidé de rester en Belgique / France, donc ça fait déjà douze ans que vous êtes en Belgique. Alors justement, ça c’est un choix de rester en Belgique / France ?

AN - C’est un peu un choix par défaut. Il faut dire que ça correspond merveilleusement bien au métier que je fais, et à mon éditeur et à ma vie amoureuse. Forcément, ça fait beaucoup.

 

K - Vous avez dit « ma seule vraie nationalité, c’est l’exil ». On évoquait la question de l’appartenance. Que vous évoque pour vous cette notion d’appartenance ?

AN - L’appartenance, je dirais plutôt que ça se fait par des choix de l’ordre de… La littérature, j’espère que j’appartiens à la littérature. Ça pour moi ça voudrait dire quelque chose de lui appartenir.

 

K - L’appartenance n’est plus défini géographiquement, mais

AN - C’est ça, elle est définie par quelque chose d’intérieur.

 

K - Nous croyons que pour être heureux avec ses multiples appartenances il est nécessaire de ne pas être obligé de les renier ; il faut au contraire pouvoir les garder vivantes et les relier. Cette construction identitaire demande du temps. Ce qui permet de relier ces expériences constitue la « colle identitaire » de l’individu. Avez-vous trouvé votre colle ?

AN - Ah, oui, ça c’était excellent comme question. Ma colle… La seule colle que j’ai trouvée, à supposer que je colle ensemble, ce qui n’est pas sûr, à supposer que je colle ensemble, je crois que ma colle, c’est les mots, le langage. Les mots, c’est vraiment ce que j’ai le plus approfondi dans ma vie, surtout pendant mon adolescence. Bengladesh, Birmanie, Laos, quand j’avais l’impression de n’être nulle part, et qu’il n’allait jamais rien m’arriver, pour des raisons géographiques mais de santé aussi (je ne sortirai jamais de mon anorexie, je ne vais pas vivre), du coup j’approfondissais à mort, ou plutôt à vie, la seule chose, le seul élément que j’avais l’impression de détenir, qui était le langage. Bon, il se trouve que c’était la langue française, je n’ai jamais hypostasié la langue française, je n’ai jamais pensé qu’elle était plus grandiose qu’une autre, mais il se trouve que c’était la mienne, donc c’était celle que je pouvais le plus facilement approfondir.

 

K - Aujourd’hui, avec toutes ces expériences que vous avez vécues pendant une petite vingtaine d’années et cette dizaine d’années en Europe, comment est-ce que vous abordez la vie d’une manière générale aujourd’hui ?

AN - D’une manière très chaotique. Je crois que Nietzsche est vraiment mon penseur, Nietzsche a dit « Que votre vie soit un chaos, mais un chaos dansant », et c’est ce que je m’efforce de faire. « Chaos » peut paraître terrible, et ça l’est en effet, mais si on parvient enfin à un chaos dansant, c’est à dire un chaos dans lequel on est bien parce que c’est passionnant, on est  toujours très éveillé, comme doit l’être un danseur, je ne vais pas dire que c’est bien parce que ça supposerait que ma vie est bien, mais enfin, ça peut être intéressant.

 

K - Merci

 

 

 

Propos recueillis par Anne-Claire Chêne